Qu’est ce qu’un espace transitionnel ?
Pour le grand psychiatre psychanalyste Jacques Lacan et ses élèves, le Réel est quelque chose d’impossible, le Réel est ce sur quoi nous butons.
En effet, comme respirer sereinement, manger, dormir, travailler, aimer, créer, voyager, et tant d’autres bonnes choses de la vie, si nous pensons aux massacres de l’Inquisition, à la Shoah, plus récemment aux civils ukrainiens tués dans des bombardements, à de jeunes soldats russes sacrifiés qui laisseront une pension à leurs proches, aux Israéliens massacrés dans leur sommeil le 7 octobre 2023, aux Gazaouis écrasés sous les gravats de leur immeubles bombardés par Tsahal, aux Libanais, aux Iraniens, et tant d’autres…
Comment vivre si nous avons constamment à l’esprit que nous pouvons perdre nos proches, parents, enfants, que nous pouvons perdre notre travail, perdre nos ressources, perdre notre maison, et expirer dans le froid. Ou le chaud pour notre époque et son écologie.
Comment vivre si nous envisageons que nous allons mourir ? Et pourtant, nous vivons, le plus souvent sans penser à tout ça ! Comment faisons nous ? Ça commence très tôt dans la vie.
Le nourrisson qui vient au monde n’est pas potentiellement angoissé par ces accidents et horreurs de la condition humaine. Il sait par contre grâce à ce qu’il nous reste d’instinct, par ses pulsions de survie, que, sans nourriture et sans l’amour et les bons soins de son premier objet parental, il ne peut survivre. C’est pourquoi, la moindre petite frustration constituée par exemple par une attente de quelques minutes du biberon en train de chauffer, ou du sein, c’est à dire sa mère ou la personne qui s’occupe le plus de lui, occupé à d’autres tâches autour de lui, peut générer chez lui une immense terreur d’abandon et de mort. C’est son Réel à lui, ce sur quoi il bute avec son petit corps totalement dépendant.
Alors, pour pouvoir grandir et devenir un humain le plus autonome possible, il va falloir qu’il supporte ce Réel insupportable de son risque mortel. Il va lui falloir un espace transitionnel, c’est à dire une posture de son psychisme qui va l’auto-illusionner sur la sécurité qu’il peut y avoir autour de lui, afin de manger sereinement, dormir sereinement, bien grandir et apprendre à vivre au milieu des autres humains. La biologie y pourvoit, nous apprennent les neurosciences, car entre la mère et son fœtus, puis le nourrisson, sont produites des substances qui favorisent l’attachement, et vont permettre que se développe un lien secure entre la mère et l’enfant.
Mère Nature donc, mais pas que ! Notre culture humaine aussi. De la qualité de la relation à l’objet primordial, la mère en général, dépend la capacité de l’enfant à fabriquer son Espace transitionnel, sorte de posture de son psychisme qui n’est ni totalement extérieure, ni totalement intérieure.
Les pensées de nos bébés commencent par être celles de leurs mamans et de leur entourage proche. Petit à petit, si certaines conditions sont réunies, nos tout-petits enfants vont s’individuer, comprendre l’existence de leur corps propre et de leurs pensées personnelles
Ces conditions sont la Mère-suffisamment-Bonne décrite par le célèbre psychiatre-psychanalyste britannique Winnicott, c’est à dire une mère qui prête sa pensée rassurante et bienveillante à son enfant, pour transformer ses angoisses sensorielles d’abandon et de mort en une proto-pensée puis une pensée véritable grâce à sa fonction alpha, décrite par Wilfred Bion, un autre grand psychanalyste britannique. Et cette même mère saura aussi, en temps voulu, retirer sa pensée de l’espace psychique de son enfant, pour le laisser inventer par lui-même ou se reposer, pour pouvoir développer son espace transitionnel à lui. Autrement dit, elle lui donne d’abord des outils, comme la mère oiseau s’arrache des plumes pour faire un nid chaud qui sent son odeur et rassure le bébé oiseau quand elle part chercher de la nourriture. Fort de cet outillage, l’enfant devient capable, à condition que sa mère renonce à la fusion nécessaire des premiers mois de sa jeune vie, de penser dans ses pensées positives à elle, puis dans ses pensées à lui qui sont encore contenues dans le lègue de la pensée maternelle, mais avec des outils à lui.
Et pour passer de la pensée de Maman à la sienne propre, il faut un espace entre-deux construit par l’enfant, c’est l’espace transitionnel, qui s’articule souvent autour d’un objet transitionnel. C’est le doudou, un bout de quelque chose, couverture, peluche improbable, dont l’enfant se saisit pour en somme agir son espace psychique transitionnel et brandir que sa pensée existe en ce lieu du champ de cet objet.
Les notions d’Espace transitionnel et d’Objet transitionnel représentent donc des capacités psychiques humaines qui apparaissent donc dans l’enfance, et existeront tout au long de notre vie. C’est le verre de whisky en rentrant du travail, le carré de chocolat avant de dormir. Et il peut aussi hélas y avoir le tabac, l’alcool non maîtrisé et les stupéfiants, comme représentants d’un espace transitionnel infantile qui ne s’est pas développé, c’est à dire une pulsion panique qui demande à être satisfaite de suite, peu importe comment ou presque. Comme un biberon qui tarde à arriver. La frontière avec les addictions est donc fine, entre un espace de survie psychique naturel et une posture auto-destructrice de l’adulte.
Mais il y a fort heureusement d’autres voies pour que l’espace transitionnel infantile emprunte des chemins satisfaisants et même socialement valorisants. Ce sont nos cultures humaines qui fabriquent des pratiques qui vont aussi permettre de prendre le relais de l’espace psychique transitionnel de survie pour enrichir ces pratiques et leurs utilisateurs humains. Ce sont les voies sublimatoires qui permettent de transformer les angoisses de la condition humaine en talents valorisants qui vont permettre passions, métiers, arts et culture.
Au même titre que d’autres arts, la pratique de la photographie en fait partie. ET en tant désormais qu’agent central de la fabrication de nos images, elle va même plus loin qu’un espace transitionnel d’adulte.
Qu’apporte donc la photographie à notre culture humaine ?
Prochain article…
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